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Les actes : des parcours individuels dans un environnement traditionnel

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Acte public de réconcilation reçu par Maître Rizolières, notaire à Lautrec (1520). Archives départementales du Tarn, 6 E 1/496.

Si l'on considère les classifications proposées, plusieurs grands domaines couvrent la diversité des actes notariés : les actes de nature économique et financière, les actes relatifs aux droits de la famille et au patrimoine, les actes liés au système féodal, les déclarations et actes judiciaires.Des actes, aux contenus particuliers, échappent à cette classification, même s'ils forment régulièrement des préliminaires à des actes conventionnels. C'est l'exemple d'un « acte public de réconciliation » passé en 1510 par Me Rizolières, notaire à Lautrec (263).

En présence de trois témoins, un fils, qui avait injurié et frappé son père, lui demande pardon, à genoux, les mains jointes ; son père le relève, l'embrasse et lui donne sa bénédiction. Il semble que ces excuses publiques aient servi l'intérêt commun ; l'honneur rétabli, la paix retrouvée, père et fils pouvaient passer ensemble l'acte de vente qui s'ensuit. La classification par nature d'acte est pertinente pour des études thématiques globales. Pour mesurer l'importance du notaire au sein de la communauté d'habitants, on doit s'intéresser à la clientèle, suivre les familles. A travers les actes passés par chacune d'entre elles, sont "officialisées" les décisions fondamentales prises au cours de la vie, à l'exemple des actes présentés dans les paragraphes suivants, sans prétendre à l'exhaustivité. Derrière les volontés des contractants, se dessinent des rapports humains, une hiérarchie sociale.

A regarder plus précisément les actes notariés, la préoccupation dominante est économique. Les contraintes en la matière orientent la manière de transmettre les biens et de les répartir, et conditionnent la composition et l'organisation de la famille. Il est impératif de préserver un équilibre entre des moyens et le noyau familial qui en dépend. Ainsi peut-on constater que de nombreux contrats ont pour finalité la conservation du patrimoine familial dans son intégralité et la maîtrise de la cellule familiale. Cela n'est possible que dans un système patriarcal qui impose une hiérarchie des membres, chacun ayant des attitudes ritualisées pour vivre dans la meilleure harmonie possible. Un système égalitaire entraîne une division des propriétés et des revenus du patrimoine à chaque génération. Sauf à trouver des règles de solidarité, les exploitations familiales morcelées ne peuvent survivre.
En Languedoc, le père a toute liberté de disposer des biens familiaux. Le choix de l'héritier unique ou, du moins, principal, est la pratique. Habituellement cette transmission « verticale » échoit à l'aîné mais, sous l'Ancien Régime, le père peut avantager un autre enfant. Il a également la faculté de garder l'usufruit des biens qu'il a promis par donation préciputaire dans le contrat de mariage du fils héritier. Les parents nourrissent et entretiennent les enfants. L'aîné, l'héritier présomptif, travaille pour rien ou, plus exactement, au bénéfice d'un patrimoine qui lui sera transmis, plus tard, à la mort du père. Le mariage ou la majorité n'émancipe pas de la tutelle paternelle (jusqu'au décret du 28 août 1792) et ne permet pas de décider, de négocier, de tester sauf à être émancipé.

Acte d'émancipation passé devant Pierre Ferrasse, notaire à Albi (1628). Archives départementales du Tarn, 6 E 9/165.

L'acte d'émancipation (264), véritable moment de l'accession à la personnalité juridique, n'est consenti qu'à condition que le fils soit en capacité de mener ses propres affaires et sortir de la famille. Lorsque Claude Boyer, docteur en théologie (futur académicien) est émancipé, le 2 décembre 1656, il a 38 ans. L'acte est passé par-devant Jean Larroque, docteur en droits, procureur juridictionnel en la cour temporelle d'Albi, en présence du notaire royal, Me Rouzières (les termes « par-devant » et « en présence » définissent le rôle de chacun). Le texte précise les circonstances de l'abandon de la puissance paternelle (que d'autres circonstances peuvent rétablir) : le père, Pierre Boyer, émancipe son fils pour que celui-ci puisse profiter de certaine somme assez notable et être en état de profiter davantage et pour l'encourager à continuer son travail et qu'il en puisse être frustré par les frères dudit sieur Boyer. Claude Boyer est alors à la suite de Monsieur de Tallement, conseiller du roi en ses conseils d'état et privé, maître des requêtes ordinaires de son hôtel et intendant pour le roi en la province de Guyenne. Boyer fils devait tirer un pécule très suffisant de cette situation. Son émancipation lui permettait de gérer ses revenus en toute indépendance, sans risque pour la famille et, par la même occasion, de les soustraire à la convoitise de ses frères (265). L'émancipation s'accompagne d'un rituel qui est décrit dans l'acte d'émancipation de Lapérouse : le fils à genoux, les mains jointes supplie le père (ici, son représentant), assis, qui répond favorablement à la demande, sous réserve de l'honneur et du respect que le fils doit à son père, plaçant la main sur la tête du suppliant (266). Mathieu Garrigues est émancipé par son père, paysan, le 3 janvier 1628 (267). Étant majeur par ailleurs, il peut ainsi se lancer dans la carrière notariale à Albi.

Association passée devant Jean Albert, notaire à Lautrec, entre les époux Jean de Paulhe, cordonnier et Antoinette Boyssière, majeure de 16 ans et mineure de 25. Archives départementales du Tarn, 6 E 1/499.

Comme nous avons pu le constater, de la volonté de conserver les biens familiaux dans un même ensemble naît une organisation familiale hiérarchisée, avec le père, maître et propriétaire, et des enfants, petits-enfants, belle-fille ou gendre… en dépendance. Mais il existe, dans le même objectif, un autre système, « horizontal », qui place sur un pied d'égalité tous les membres de la maison, en mettant en commun les biens, les droits juridiques, les travaux, les gains et les charges. Cette association est concrétisée par un acte d'affrairement (ou « affrayrement », ou « frérèche », d'un emploi plua ancien) (268). Cet engagement, même s'il est plus répandu en pays de droit écrit car lié au droit de tester, n'est pas fréquent, sauf en des lieux particuliers comme la vicomté de Lautrec, au XVe siècle, ou encore Lacaune et Lombers que signale Charles Portal (269). Le pacte annule, lorsqu'ils sont contradictoires, les actes précédents (contrat de mariage, testament) et, pour le rendre pérenne, anticipe les modifications possibles dans la composition de la famille (mariage, décès). Vivant sur la même exploitation, à même pot et feu, les « frères » forment un groupe égalitaire et, en cas de mariage, le nouveau venu sera adopté, à condition qu'il observe les règles. Dans l'acte rédigé par Jacob Durand, notaire à Paulin, le 23 février 1624 (270). Antoine Combes, du lieu de Planhes (vicomté de Paulin) et sa belle-sœur, Judith Estadieu, veuve de Pierre Combes, promettent qu'ils ne feront qu'une maison, mangeant un même pain, ne faisant qu'une bourse et qu'ils s'engagent à entretenir le père, Brenguier Combes, ou, en cas d'impossibilité, à lui attribuer une pension. Lorsque Judith se remarie, son époux promet de vivre au lieu de Planhes, en présence du patriarche, Brenguier Combes, qui y consent (acte du 29 janvier 1625) (271)

Parfois, un couple marié déclare s'affrairer, ce qui peut paraître paradoxal, mais le pacte crée ainsi un régime matrimonial d'entière communauté qui garantit la donation réciproque en cas de décès d'un des conjoints. En mars 1483 (n.st.), Bernard Cranssac, cordonnier, et Jeanne Pagès, son épouse, s'engagent, maintenant et pour l'avenir, de l'un à l'autre, à celui qui restera, à la donation de tout et chaque chose de leurs biens, présents et à venir, s'affrairent pour une communauté des biens, droits et actions (272)

L'équilibre nécessaire entre les besoins familiaux et les ressources compose la famille (c'est-à-dire la maison, « l'ostal »), qui sera plus ou moins large selon la richesse. La précarité peut amener à interdire l'entrée de nouveaux membres ou, du moins, à la différer. Ainsi le mariage d'un fils peut-il être repoussé, l'élue représentant une charge supplémentaire. Le refus parental d'accepter la personne choisie par le fils ou la fille est parfois motivé par son profil estimé inadapté à la vie du groupe et à son activité. Là encore, la majorité n'exempte pas les couples du consentement des parents, une obligation que l'on peut détourner selon un rituel acté. Par trois fois, l'enfant adresse à ses parents, par voie légale (notaire, huissier), un « acte respectueux », affirmant, avec respect, sa volonté de se marier. L'enfant est alors considéré comme émancipé et peut, en toute liberté, convoler en justes noces, un mois après le dernier refus. Les raisons de l'opposition des parents sont souvent transcrites dans l'acte. Cette procédure reste en vigueur jusqu'à la fin du XIXe siècle. Au même titre que les quittances, les actes respectueux, considérés comme des brevets, ne sont pas intégrés dans le minutier mais remis à la partie concernée et simplement mentionnés dans les répertoires. On les trouve donc, sauf exception, dans les fonds d'archives privées.

Le mariage, quelle que soit la fortune, fait l'objet d'un contrat, systématique, jusqu'au XIXe siècle. Le contrat valide le mariage. Cette disposition est rappelée à Bernard Revelli, de Vielmur, et à son épouse, Pétronne de Vilars, de Cuq, qui passent contrat en 1448, vingt-deux ans après leur mariage car, précise-t-on dans l'acte (273), selon la disposition légale et l'antique coutume, un mariage ne doit pas se conclure sans la constitution d'une dot pour les fiançailles (quia legalis est ordo et antiqua consuetudo ut matrimonium non fiat absque dotem sponsalicii constitutam).

Le contrat de mariage (comme le testament) est l'acte de prédilection des généalogistes ; les filiations suppléent les lacunes de l'état civil, des collatéraux sont souvent nommés, apportant des éléments à l'histoire familiale. La dot (inaliénable) permet d'apprécier le niveau de vie des familles (la dot peut être attribuée en plusieurs échéances, parfois elle n'est jamais versée). Le contrat fait parfois référence à des actes antérieurs. Ce peut être, pour les familles possédant un patrimoine important, un accord préalable au mariage après réunion des deux parties. L'intérêt patrimonial est au centre de l'union prévue entre Mathieu de Lévis et Béatrix de Lautrec. Les parents passent une convention en 1295 (274), reprise lors du mariage de Philippe de Lévis et de Béatrix de Lautrec, Mathieu étant décédé. On note la dispense nécessaire au mariage, accordée par le pape Boniface VIII, Béatrix n'ayant que neuf ans (la majorité matrimoniale est de douze ans pour les filles)..

Si le contrat de mariage témoigne des liens privilégiés entre deux familles ou deux êtres, au même titre que la donation, des actes relatent les difficultés familiales, les problèmes humains. L'acte de gravidation, engageant un père à l'entretien de sa fille, mère célibataire sans ressources, en est un exemple. Les actes d'exhérédation, d'interdiction, de séparation de biens traduisent également des situations tendues mais avec des arrangements possibles. Renonçant à la mise en exécution d'un arrêt du parlement de Toulouse du 3 mars 1729, François Antoine de Boyer et Françoise Julienne de Lordat, sa femme, consentent, par acte du 18 janvier 1730, reçu par Jean Calvel, notaire d'Albi, à vivre séparés de corps et d'habitation, pendant neuf ans. La femme obtient le droit d'habiter la maison de son choix, mais, en contrepartie, elle réduit à 400 livres la pension de 800 livres que son mari devait lui servir (275). Le 3 février 1584, le notaire d'Albi, Me Pelissier reçoit un acte notarié atypique. Florence de Caulet, habitant Séverac-Le-Château en Rouergue, et Antoine de Lafont, docteur et juge royal en la viguerie d'Albi, déclarent la dissolution de leur mariage, protestant (276). Madame, qui a déjà été mariée une première fois, sans avoir « du fruit » de cette union, s'est remariée avec Monsieur, juge d'Albi, pour le même résultat : pas de descendance. Madame demande donc le divorce et Monsieur reconnaît que le mariage n'avoit esté accomply et consommé par copulation charnelle pour lors ny despuis en ça, quoy qu'ilz ayent conversé ensemble durant quattre ans et plus, lequel deffault il confesse et accorde estre procedé ensemble de luy et son impuissance cause d'une certaine frigidité (…) qui le rend inhabile aux actes de mariage et cohabitation feminine… Cet acte présente un triple intérêt : le statut de la femme, relativement favorable, comparé à ce qu'il deviendra au XIXe siècle, la liberté de langage des choses de la vie, le flou juridique et administratif de la fin du XVIe siècle en ce qui concerne les protestants.

Les fils, lorsqu'ils ne succèdent pas au père, ont à chercher leur devenir hors de la maison. La formation auprès d'un maître fait partie des solutions offertes. Les contrats d'apprentissage en révèlent les conditions qui diffèrent selon la fortune de l'apprenti ou de sa famille. Quand Barthélemy Bertrand, désirant apprendre le métier de potier de terre, se place comme apprenti chez Jean Castanier, potier à Giroussens, il est orphelin de père et son état de pauvreté lui interdit le financement de ladite formation (d'ordinaire assez onéreuse). Les actes précisent les services dont bénéficiera l'apprenti (logé, nourri et blanchi), qui n'aura pas, en principe, d'autre tâche que celles inhérentes à son métier. Barthélemy Bertrand, en contrepartie d'un apprentissage gracieux, est reçu comme serviteur. Le contrat est passé pour une durée de deux ans, mais, si les conditions ne sont pas remplies, le défaillant paiera à l'autre les « dépens » pour son remplacement. On peut signaler que l'acte est barré car il a été cancellé (ou grossoyé) un an plus tard, à la demande des deux parties, comme l'indique le texte en marge (277)

Acte de remplacement au service militaire passé devant Maître Boudet, notaire à Albi (1812). Archives départementales du Tarn, 3 E 3/867.

Pour subvenir à ses besoins sans grever le budget familial, une autre possibilité se présente au fils, non concerné par l'héritage, au moment du recrutement militaire. Le sort désigne les recrues (le service national pour tous n'est décrété qu'en 1905) et tirer la mauvaise boule ne présente pas un problème pour le fils de bonne famille qui a la possibilité, moyennant finances, de se faire remplacer par un volontaire désargenté. En novembre 1812, le père de Joseph Taillefer, désigné comme conscrit, négocie son remplacement avec Louis Maurel, alors soldat de la garde départementale. La période est difficile pour l'armée napoléonienne qui bat en retraite en Russie et s'apprête à passer la Berezina (26-28 novembre). Le contrat de remplacement, passé chez Me Boudet, notaire à Albi (278) stipule que Maurel partira au service militaire de l'Empire (pour une durée de 5 ans), tandis que Taillefer prendra son poste à la garde départementale, en principe moins exposé, contre la somme de mille francs, 300 francs au départ, puis 200 chaque année, le dernier paiement devant être de 100 francs, avec l'intérêt annuellement à raison de 5 % sans retenue. Chacun promet une conduite loyale et les Taillefer engagent leurs biens en garantie de l'exécution du contrat. Cet acte présente des éléments sur le recrutement militaire, sur une manière – non sans risque – de combattre la pauvreté, sur la fortune des Taillefer. Au milieu du contrat, le remplaçant formule une demande particulière : ledit Taillefer père donne audit Maurel la somme de mille francs qu'il promet et s'oblige lui payer en numéraire métallique et non en aucune sorte de papier créé ou à créer, dont on se méfie.

Les contrats d'apprentissage illustrent une activité surtout dirigée vers l'artisanat. En ce domaine, les transactions sont nombreuses et la lecture des baux à besogne (ou à prix fait), est d'un vif intérêt, par les descriptions précises des commandes effectuées, mettant en scène des corporations très diverses. Les détails s'amoncellent : l'objet de la commande, les commanditaires, les motifs, les méthodes de travail, les matériaux utilisés, le montant de la dépense, le délai des travaux. Ces actes sont utiles à l'histoire des techniques, de l'aménagement local, l'histoire du patrimoine mobilier et immobilier, l'histoire des corporations et des artistes. Ainsi peut-on suivre l'ensemble des tâches lors de la construction de l'orgue de la cathédrale Sainte-Cécile à Albi, commandé par le chapitre au facteur d'orgues Christophe Moucherel. Le bail, passé le 20 octobre 1734 devant Jean Cayre, notaire à Albi (279) est avantageusement complété par un acte de réception de l'orgue (22 novembre 1736) avec les modifications à effectuer, d'après les indications de l'organiste de la cathédrale, Gilbert Sauvatge (280).
Le bail à prix fait, passé chez Me Pelissier, à Albi, le 9 novembre 1609, entre les consuls, les marguilliers de Mauriac et deux maçons de Montmiral, pour remettre à neuf l'église dudit Mauriac, évoque les guerres de religion : la construction est toute agée à cause des ruines advenues par les guerres passées (281)

Bail à besogne pour la construction de l'orgue de la cathédrale Sainte-Cécile (1734). Archives départementales du Tarn, 3 E 3/492.

Avec les baux à besogne, apparaissent des ouvrages d'art, à l'exemple des ponts à Trévien commandés le 24 septembre 1616 (282), des travaux publics comme le nettoiement des chemins après la crue du Tarn de mars 1769, ou des œuvres tels les tableaux de saint Crépin et saint Crépinien, peints en 1661 par Pierre Bourguignon, peintre natif de Liège, pour la confrérie des cordonniers établie à Saint-Julien d'Albi. Ces toiles ont disparu, sans doute à cause des déménagements successifs (destruction des églises de Saint-Julien puis de Sainte-Martianne). Leur description (283) permettra, peut-être, de les identifier un jour, comme ce fut le cas pour un tableau du peintre Bourdelet, une Crucifixion enrichie d'une perspective de la ville d'Albi et ses armes. Ce tableau commandé par les consuls d'Albi le 12 août 1643 (284), fut retrouvé au début du XXe siècle, par André-Jacques Boussac, écrivain albigeois, dans la petite église de Cahuzaguet (commune de Saint-Grégoire).

Les baux additionnent les détails sur les activités dans leur diversité. Ce sont des commandes de travaux comme cité précédemment, ou des services (bail à nourrice, à blanchir le linge, bail de l'étape à offrir aux gens de guerre, le loaige d'un fils par son père…), ou encore des contrats de location (bail d'une paire de bœufs pour le labour, d'un moulin à pastel, afferme du four banal, bail à gasaille, à cabal ou à cheptel…). On y découvre des corporations, des besoins, un système relationnel, toute une société besogneuse.

A côté des baux de toutes sortes, les actes de vente (ou achat) proposent des données économiques, certes éparses mais instructives, dans deux domaines, régulièrement liés entre eux : les échanges commerciaux et la mutation des biens. Le dépouillement systématique du minutier d'une même étude, sans entrer dans le détail, permet, en quelques registres, d'entrevoir la vie commerciale d'un lieu. Les relevés, faits en interne aux Archives départementales du Tarn (par Christophe Fournier notamment), en donnent la preuve. On y voit des productions agricoles changer de main, qui, sans doute, alimenteront les marchés locaux : vente de pain de noix appelé nougat (1654), de safran par une veuve de Rabastens (1618), de fromage (1623), vente de ruches à miel (1655). Un contrat, du 1er mai 1656, mentionne deux barriques de sardines de Bretaigne cédées par deux marchands de La Pointe de Moissac à un marchand d'Albi pour solder une dette (285). Émergent également les produits fabriqués : vente de 300 rames de papier des Avalats en mai 1662 (286), vente le 2 janvier 1675, par un chapelier d'Albi, de sa production de l'année à venir. Les chapeaux, petits, d'une livre, communs ou forts, sont livrés par douzaine (287). Un magasin de Gaillac achète du charbon en 1666 (288). Ailleurs, c'est l'outil de travail qui fait l'objet de transaction : vente de matériels pour une draperie en 1625, achat d'un quart de moulin à pastel en 1664. Parfois un acte anodin rappelle, indirectement, un événement de plus large portée : en arrière-plan de la fourniture de pain à destination de prisonniers espagnols présents à Albi en 1676 (289), il y a la guerre de Hollande (1672-1678), conflit à l'échelle européenne.

Les mutations de biens immobiliers, lorsqu'elles augmentent de façon inhabituelle, traduisent régulièrement une situation critique. Les mauvaises récoltes enregistrées à partir de 1692, début de ce qu'on appellera le petit âge glaciaire, provoquent la vente de nombreuses propriétés modestes. On se sépare d'une terre ou d'une maison par besoin financier, mais aussi parce que la propriété est trop éloignée du lieu de résidence habituelle. Ainsi, certaines seigneuries changent de propriétaire, l'un n'ayant aucun lien avec le pays, l'autre cherchant à agrandir un domaine. Un achat représente parfois un investissement, comme celui de la « boutique » de jeu de paume et de billard à Albi, le 19 février 1664 (290). L'achat des droits sur la seigneurie de Carmaux par Jean de Ciron à Sébastien Delpuech, le 11 septembre 1615, est de même nature (291).

Dans le Midi, on ne meurt pas « intestat ». Liées au droit à la propriété, les règles successorales associent indivision du patrimoine, autorité de l'aîné et liberté de tester. Les familles sont régulièrement amputées par la famine ou la maladie (sous l'Ancien Régime, un enfant sur quatre n'atteint pas sa première année, deux seulement arriveront à l'âge adulte) puis se recomposent ; on ne reste pas en veuvage. Tester est une nécessité, avec une double finalité : préparer son passage vers l'au-delà et transmettre son patrimoine. Si la mort est intégrée dans la vie quotidienne au Moyen Âge, la société moderne, reconnaissant progressivement la notion de plaisir, la valeur de l'être, la refuse (292). A travers les formules de recommandation, le cérémonial des obsèques pour le repos de l'âme, les dons octroyés aux bonnes œuvres, on décèle, selon les attitudes, les catholiques et les protestants, mais aussi l'évolution de l'esprit religieux, parfois en totale opposition avec des idées couramment développées. Le mouvement de laïcisation des esprits issu du siècle des Lumières implique-t-il une déchristianisation ?
On relève plusieurs formes de testaments dans les fonds notariaux.
Le testament olographe est écrit en entier, daté et signé par le testateur (quand il sait), en présence de témoins.

Le testament authentique, le plus rencontré, est reçu par le notaire, à son étude ou chez le testateur. Malade et cloué au lit, Pierre Terroux, laboureur, reçoit dans sa maison Me Barthez, notaire à Montredon (293). Le laboureur dicte les formules consacrées : considérant la fragilité de cette vie, qu'il n'y a rien de plus certain que la mort, ni de plus incertain que l'heure d'icelle (formule couramment usitée) puis après avoir fait élection de sépulture et un don aux nécessiteux, répartit ses biens entre les divers membres de sa famille, précisant à chaque fois leur état civil. Les enfants sont issus de deux mariages, certaines filles sont mariées, l'une est décédée, laissant des petits-enfants dont l'un est l'héritier principal. Ce type d'acte est idéal pour la généalogie descendante, récapitulant la famille et ses modifications, faisant référence à des contrats antérieurs. Il ne permet pas toujours d'évaluer la fortune par manque de précisions ; dans l'exemple cité, la partie dévolue à l'héritier universel est dite « le reste ». Le testament authentique est parfois modifié par un acte postérieur, le codicille.

Les déplacements du notaire sont parfois périlleux. Jean Pierre Dauzat, notaire à Montredon, pourrait en témoigner. Après lecture du testament que venait de lui dicter Jean Cormary, le 26 octobre 1784, Barthélemy, un des deux fils, insatisfait de ce qu'il a entendu, saute sur le notaire, le frappe au visage, l'insulte, tentant de déchirer le registre et le menace avec un bâton. Les témoins décampent, le notaire, lui, prend le parti de se retirer. L'affaire se termine devant la justice criminelle de la baronnie (294). Au cours de périodes d'épidémies, l'officier public, prudent, conserve une distance respectable entre son client et lui.

Antoine Dugourc, notaire à Lisle, reçoit un testament en période de peste, séparé de son client par la rivière du Tarn (1653). Archives départementales du Tarn, 6 E 1/590.

En 1653, Antoine Dugourc, notaire à Lisle-sur-Tarn, met la rivière entre lui et les testateurs, pestiférés (295).Le 5 octobre 1586, à Albi, Jean de Rosselin, lieutenant principal, et sa femme, Gailharde Marmesse, craignant d'être atteints de la peste, dictent leurs dernières dispositions, à Me Pelissier, depuis une fenêtre d'une maison du faubourg de la porte du Vigan (296).
Certains testaments sont dits mystiques ou secrets. Le document plié, cousu et cacheté, est porté chez le notaire qui inscrit, sur la partie extérieure, les mentions de remise de testament. La méthode évite les pressions ou les discussions avant la mort et la volonté du testateur, comme transmise de l'au-delà, implique le respect.

L'acte complémentaire au testament est l'inventaire après décès. Ce type d'acte, trop rare car lié à une décision de justice (protection des mineurs, de créanciers, contestation lors de l'héritage), est très précieux par le nombre et la précision des informations qu'il recèle. Nous entrons dans l'intimité des personnes, nous circulons dans les pièces, nous ouvrons les tiroirs. Tout est noté dans le moindre détail, matière, qualité, état. Meubles, vêtements, linge de maison, ustensiles de cuisine, bijoux, plus rarement livres offrent le décor du quotidien, exposent l'image de la pauvreté ou du confort. Lorsque l'inventaire met en évidence les outils d'un artisan, se dévoilent des techniques, un savoir-faire. Nous découvrons ainsi l'univers de François Espinasse, cordonnier, qui possèdent trente-neuf formes, grandes et petites. Cet inventaire après décès, passé en l'an X par Me Martin, notaire à Puylaurens, précise même la charcuterie familiale suspendue au plafond de la chambre (297). Parfois des objets aux noms oubliés, énoncés en langue occitane par absence de terme équivalent en français, gardent, pour un temps, leur mystère.
Il est parfois prudent, lorsque la situation financière du testateur est douteuse, de passer un acte de renonciation à succession.
Lorsqu'il n'a pas été fait de testament, les actes de partage déterminent la dévolution des actifs de la succession. Intervenant assez souvent longtemps après le décès du propriétaire des biens (parfois une génération), il n'est pas toujours aisé de trouver ces actes.

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